Dimanche 18 mai 2008
Cette publicité récente montre à quel point, même à la retraite, l'actif est seul reconnu, l'inactivité étant considérée comme une tare !



L’éloge de la paresse n’est plus à faire. De nombreux ouvrages existent sur le sujet, que l’on vend sous le manteau.

La paresse a en effet très mauvaise presse. Il faut avoir perdu plus que le sens moral, le sens de la rentabilité, pour prétendre y entrer et s’y installer sans vergogne. Qui oserait, dans une guerre où chaque instant est exposé au feu nourri de la concurrence, lever le drapeau blanc d’un moment d’oisiveté ?

C’est que le travail a dénaturé la paresse. Il en a fait sa putain dans le même temps que le pouvoir patriarcal voyait dans la femme le repos du guerrier. La culpabilité dégrade et pervertit la paresse, elle en interdit l’état de grâce, elle la dépouille de son intelligence.

Il faut se rendre à l’évidence : dans un monde où rien ne s’obtient sans le travail, la force ou la ruse, la paresse est une faiblesse, une bêtise, une faute, une erreur de calcul. On n’y accède qu’en changeant d’univers, c’est à dire d’existence.

Ce sont des choses qui arrivent. Notamment le jour de la retraite.

Toutefois, la retraite où se libère soudain la charge de désirs, interdits par quarante heures hebdomadaires de présence contraignante au bureau, n’est qu’un morne défoulement, l’accélération d’un retard à rattraper.

On nous a si bien mis dans les dispositions de travailler que ne rien faire exige aujourd’hui un apprentissage. Que d’efforts pour s’appartenir sans réserve !

L’accoutumance aux bonheurs laborieux, par nature éphémères et dérobés à la sauvette, nous a dépouillés de l’expérience des plaisirs authentiques, qui ne sont ni le fruit du hasard, ni la récompense d’un travail dont ils ne seraient alors que la respiration haletante. Ils se donnent tels que nous les prenons. La joie dont ils nous comblent est celle avec laquelle nous les abordons.

Enseigner la paresse aurait de quoi séduire s’il n’appartenait à chacun de cultiver, sans le secours des autres, une science aussi délicate, particulière et personnelle.

Le paresseux (le retraité) sait que dans l’heureuse disposition qui le retranche du monde affairiste et affairé, sa rêverie n’est pas dénuée de sens.

Entre lui et le milieu ambiant, l’insouciance contemplative suffit à tisser le réseau de subtiles affinités. Il perçoit mille présences au sein de l’herbe, des feuilles, d’un nuage, d’un parfum, d’un mur, d’un meuble, d’une pierre. Soudain le sentiment le saisit d’être relié à la terre par les intimes nervures de la vie. Il y fait d’étonnantes découvertes : un coucher de soleil, le scintillement de la lumière dans les sous-bois, l’odeur de la sauvagine, le goût du pain, la conformation troublante de l’orchidée, les rêveries de la terre à l’heure de la rosée ou du serein.

Le retraité n’est plus troublé par le travail dont la seule utilité reconnue se limite à garantir un salaire au plus grand nombre et une plus-value à l’oligarchie internationale. Le premier se dépense en biens de consommation et en services (d’une médiocrité croissante), la seconde s’investit en spéculations boursières qui prêtent de plus en plus à l’économie un caractère parasitaire.

Et que l’on en finisse avec la confusion qui allie à la paresse du corps le ramollissement mental appelé paresse de l’esprit.

(Adapté librement d’un texte de Raoul Vaneigem)

 

par Dan publié dans : Blog communauté : papierlibre
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