©crédit photo : Cacoune
Exercice d'écriture proposé par les Impromptus littéraires, en s'inspirant de cette photo...
Lorsque je me suis présenté pour la petite annonce, j'ai été très surpris de constater qu'il y avait déjà de nombreux prétendants qui attendaient pour un poste que je considérais comme particulièrement difficile à occuper. Les gens ne doutent de rien. C'est inimaginable. Naturellement, personne ne s'est associé à mon sourire de Joconde et ils me regardaient tous fixement comme si j'essayais de m'introduire de force dans le vestiaire des dames au bain turc. Je ne pouvais donc que prendre mon mal en patience et la dernière chaise disponible. Je baissai les yeux pour commencer un examen attentif de tous ces pieds qui étaient arrivés avant moi.
C'est que je ne me fie pas à la tête des gens. Leur bonne ou mauvaise mine, c'est du cinéma. Quant aux habits, ils ne font pas le moine. Restent les pieds. Il n'y a que ça de vrai. Prenez le troisième, là-bas, avec ses mocassins marron, il n'a aucune chance pour la place. Ca ne fait pas sérieux du tout pour ce genre de job. Il n'est pas crédible. Quoi d'autre ? Je vois une pauvre épave humaine avec un pied dans la tombe et l'autre pas bien loin, je vois des pieds cendrillonesques, d'autres qui n'ont jamais dû voir le soleil, à considérer l'importante poitrine de leur propriétaire, des pieds chaussés de bottines qui préfèreraient certainement la pointure au dessus, les pieds transis de désespoir d'un petit résidu à face de crevette dont la moustache ressemble à la trace d'un cafard écrasé sur le bord d'un évier…
Et tout ce petit monde se sent capable de sauver l'humanité ! Laissez-moi rire. Tout cela n'est pas sérieux !
Pas davantage, le frisé en tongs, avec son visage qui luit comme un fond de culotte de chauffeur de bus. Quant à l'hétaïre de bas de gamme qui fait semblant de lire à côté de lui, je trouve que la vie est assez triste en soi sans que l'on nous inflige le spectacle de cette fumelle en cuissardes.
Il y a bien, au fond, ce géant pourvu de joues mauves, d'un triple menton et d'une lèvre hautaine qui lui donne un air suffisant et narquois. Mais non, il ne fera pas l'affaire non plus. Trop sûr de lui avec son expression de dédain ironique. Il doit passer son temps à dorer la pilule de son orgueil et je ne suis pas surpris de le voir en bottes d'équitation parfaitement déplacées ici… Non, toutes ces petites personnes ne peuvent avoir que des vues fumeuses sur la meilleure façon de sauver le monde.
Extirpant de ma poche le morceau de journal sur lequel se trouve le texte de l'annonce, je le relis pour me convaincre de la justesse de mon raisonnement : "Cherche H ou F pour sauver monde de l'ennui. Dde tempérament et opiniâtreté. Ref exigées." Peut-être l'avez-vous remarqué, mais c'est bizarre comme rien en ce monde ne semble être absolument parfait. Les derniers sondages ont en effet révélé que les femmes étaient de plus en plus vertueuses et que les hommes pêchaient par excès d'honnêteté. Si les choses continuent de s'aggraver de la sorte, il ne fait plus de doute que le monde deviendra aussi ennuyeux qu'un banc d'huîtres. Il est urgent d'éclairer à nouveau le monde avec le flambeau du péché.
Ce job est fait pour moi. Avec mes airs à écarter les soupçons, je reste persuadé que s'il y avait davantage de types comme moi dans ce monde, ce serait un bien meilleur endroit. Certes, tous s'accordent à dire que je suis assez nul dans la journée, mais plongez-moi dans les ténèbres avec juste quelques lumières tamisées, débouchez le champagne, et vous pourriez être surpris…
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